à l’initiative de Peuple et Culture et de Médication Time

jeudi 7 mars 20 h 30 salle Latreille,Tulle avec serge Quadruppani*

*Serge Quadruppani, romancier, traducteur, essayiste, écrit souvent sur le site Lundi Matin et quelquefois dans Siné Mensuel ou dans le Monde Diplomatique sur des sujets relatifs à la nécessité d’en finir avec « le capitalisme et sa civilisation.

Les gilets jaunes et le mouvement réel qui abolit les conditions présentes

Du point de vue qui nous intéresse, à savoir la critique anticapitaliste, le mouvement des gilets jaunes est un événement au sens fort : son surgissement a pris tout le monde, quidam ou spécialiste de la pensée, par surprise. On peut toujours en expliquer les causes factuelles- une histoire de taxe sur les carburants, lui dresser de manière plus ou moins convaincante une généalogie historique,enquêter et argumenter sur sa composition sociale, mais ce sera un travail d’interprétation a posteriori, et nul ne peut prétendre l’avoir prévu. Cet événement a un sens fort, donc, mais quel lequel ? Pour répondre, on s’efforcera d’abord de le replacer dans une temporalité plus longue, celle des luttes sociales dans le capitalisme français (et donc mondial) depuis 1968.

Le macronisme est une tentative d’achèvement à marche forcée de la mise aux normes ultra-libérales de la société française, dont la thatchérisation a sans cesse été ralentie en France par le fantôme de Mai 68 : la conscience, aussi bien du côté du peuple, que du côté des gouvernants qu’en descendant dans la rue, on pouvait ébranler l’État et contrer ses desseins. Si, avec les gilets jaunes,  la contre-révolution néo-libérale est relativement à la peine, malgré l’adhésion fanatique de toute l’éditocratie et des médias dominants, on le doit à ce « retard français », à cette « gréviculture » qui fait que Macron intervient à un moment où la donne, mondialement, a changé : après la crise de 2008 et ses séquelles, et dans une époque de chaos géostratégique, il ne peut s’appuyer, à la différence de Thatcher ni, sur des promesses d’actionnariat populaire, ni espérer,autour de l’enlisement des opérations sub-sahariennes, un élan patriotique comme celui de la guerre des Malouines. Même la lutte antiterroriste a du mal à fonctionner comme vecteur d’union sacrée.

Saisir le sens de l’événement gilets jaunes implique de se dessaisir de grilles d’analyse qui s’avéraient déjà depuis quelques décennies bien incommodes pour saisir la réalité et qui sont ici tout à fait inopérantes.Comprendre toutes les potentialités de ce bouillonnement impur nécessite, pour commencer, de prendre la juste mesure de la présence d’éléments antisémites, racistes et nationalistes en son sein. Sans les ignorer, ni les surestimer, il faut être conscients du danger réel qu’ils représentent pour l’avenir, celui d’un repli d’une partie de ses troupes sur des formes régressives, populistes-électoralistes, xénophobes et fascistes. Cette involution ne peut être combattue que par l’approfondissement et la radicalisation de ses tendances les plus positives. C’est ici que s’avère féconde la confrontation

à la dernière séquence de luttes (luttes de territoires contre les Grands Projets, lutte contre la loi travail avec ses cortèges de tête). Les gilets jaunes se distinguent de ces luttes en ce que, contrairement à elles, ils ne mettent en cause ni les modes de production de la richesse, ni la nature même des richesses, mais se battent presque exclusivement sur le terrain de leur répartition. Gilets jaunes, zadistes et réfractaires à la loi « Travaille ! » ont cependant en commun un point essentiel : le refus de l’exploitation. Comme le montre la lutte contre les Grands Projets et ses échanges (de slogans, de participants, d’imaginaire) avec les cortèges de tête, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation de la femme par l’homme et l’exploitation de la nature procèdent de la même démarche. La socialité née sur les ronds-points, qui échappe au temps de l’économie, aux rôles sociaux (notamment genrés), la magnifique solidarité des manifs face à la répression, son refus obstiné de la représentation (malgré les porte-paroles médiatiquement fabriqués) donnent déjà une piste sur la manière d’en finir avec l’exploitation. C’est le propre de l’événement de nous obliger à repenser aussi bien nos outils de pensée que nos priorités d’action et, d’une façon très générale,notre emploi du temps.

Serge Quadruppani 

 

 

 

 

 

 

Derniers ouvrages parus:
Romans;

« Loups Solitaires », Ed. Métailié, 2017 ; « Sur l’Ile de Lucifer », Snagg, 2018

Essais:

« La Politique de la Peur », Le Seuil, 2011

« Le Monde des Grands Projets et ses ennemis », La Découverte, 2018

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