Lecture et débat, Jacinta KERKETTA, voix des Autochtones de l’Inde centrale

 

Lecture et débat à la librairie Préférences, 17 mars 18h

Jacinta KERKETTA, poète et journaliste - voix des Autochtones de l’Inde centrale

La poésie de Jacinta Kerketta se source dans un contexte très particulier, qui seul permet de comprendre la portée de ses vers souvent cinglants ou sarcastiques, souvent enragés, mais souvent aussi pleins de tendresse et de compassion pour les laissés pour compte et toujours profondément humains. Ni métaphores ni autres figures poétiques, pas de rhétorique, pas de mots recherchés : l’art brut en quelque sorte, dicté uniquement par son enracinement dans la nature et les exactions auxquelles est soumise. La situation au principe de cette poésie âpre et touchante voire bouleversante rappelle celle des Autochtones de l’Amazonie, mais les Adivasis sont bien moins connus.

L’Inde en compte plus de 120 millions, ces « peuples tribaux » de l’Inde coloniale, appelés aujourd’hui Adi.vasis (lit. premiers habitants). Repliés dans les zones montagneuses de l’inde centrale dès l’arrivée des Indo-aryens depuis le nord-ouest du sous-continent dans le premier millénaire avant notre ère, ils n’ont cessé de voir leur territoire se réduire, d’abord sous les Anglais qui convoitaient leur charbon et leur bois, pour construire le réseau ferroviaire, mais surtout depuis l’Indépendance et ensuite la néolibéralisation, pour les ressources minières et hydrauliques de la région.

Des populations entières, dont le seul crime était d’avoir sous les pieds bauxite, or, étain, corindon, charbon, lithium, sélénium ou autres minéraux aujourd’hui convoités par les entreprises néotech, ont ainsi été expulsées de leur terre ancestrale pour grossir le plus souvent le sous-prolétariat des métropoles de la plaine. Malgré les nouvelles lois et dispositifs visant à contrôler les usurpations de terres (1996, 2006, 2010, 2013, etc.), celles-ci ne cessent de s’intensifier, recourant de plus en plus à la force armée.

Un peuple ainsi chassé de son territoire est condamné à l’extinction culturelle, voire, pour ceux qui résistent, physique – les langues adivasi par exemple sont passées de 14% en 1961 à moins de 2 % aujourd’hui. 

« Notre vie ne peut s’imaginer sans les forêts et leur diversité, dit Jacinta Kerketta. Lorsqu’une forêt est déracinée, c’est tout le monde de la vie des Adivasis qui est déraciné. Les Adivasis ont façonné chaque aspect de leur vie en fonction des forêts ; nous vénérons la nature, nos dieux et déesses habitent la forêt, tout comme nous. Nos rituels et nos fêtes sont également liés aux forêts, où nous entretenons, ensemble, une relation aussi intime et sûre qu’au sein d’une famille. Elles sont notre livre sacré, que nous lisons en le vivant, et cette lecture commence par la lecture de la nature elle-même.

Nous avons lutté pour défendre nos terres et notre culture depuis longtemps, avec nos propres stratégies de résistance non-violente et nos modes d’organisation. Mais l’Etat y répond de plus en plus violemment, déployant des forces armées pour forcer les expulsions et évacuer, voire brûler les villages, notamment depuis 2014 sous le gouvernement de Modi. Si les Adivasi sont désormais dans le narratif officiel des terroristes « ennemis de l’intérieur », c’est que ce discours légitime les prédations de terres, confiées à diverses multinationales ou sociétés indiennes qui exploitent les mines, comme avaient fait à moindre échelle les Anglais pour le charbon et les ressources hydrauliques. Dans la petite région du Bastar en particulier, au sud-ouest du Bengale, meurtres, arrestations arbitraires, tortures et violences sexuelles sont le quotidien de la population : en 2024 seulement, plus de 280 meurtres, dont des enfants, tandis que les revenus miniers de la région atteignaient l’équivalent de 153 millions de dollars (et la roupie indienne est à 0,01 USD). Des rivières entières, comme la Sheonath, ont été vendues à des entreprises privées.

La mise en place de la stratégie officielle « Clear, Build, Hold » (« Nettoyer, construire, contrôler ») destinée à faciliter l’entrée des grandes entreprises minières dans la région, a encore intensifié la privatisation et la dérégulation, au mépris même des arrêtés de la Cour Suprême, et des nombreuses lois votées depuis 20 ans pour limiter l’éradication des Adivasis. De nombreux humanitaires ainsi que d’éminents défenseurs des droits humains comme ont été arrêtés sur la base de lois antiterroristes, et les principales organisations de résistance déclarées « illégales ».

« Ce qui se passe au Bastar ne relève pas seulement d’un conflit territorial ou d’une insurrection, mais de la négation totale des droits humains reconnus par l’État indien et de la lutte des communautés Adivasis pour leur survie, leur dignité et la reconnaissance de leurs droits autochtones face à la violence de l’État et à l’avidité des entreprises », conclut le consortium AAC. Une situation « exigeant une solidarité mondiale » pour faire entendre les voix des communautés Adivasis et empêcher leur effacement.

Ils attendent que nous devenions civilisés
nous attendons qu’ils deviennent humains.

Jacinta Kerketta, autrice de Angor/Braises, traduit en fr, par Annie Montaut)

 

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