Et si l’un des grands projets écologiques de notre époque consistait simplement… à laisser une forêt redevenir une forêt ?
Cet été, au Battement d’Ailes à Cornil, Citoyliens a rencontré Soline Bouveau et Damien Saraceni, co-délégués généraux de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire.
Le projet qu’ils portent se compte dans une unité de temps inhabituelle : plusieurs siècles.
L’objectif est de permettre à une forêt déjà existante de poursuivre librement son évolution suffisamment longtemps pour retrouver progressivement les caractéristiques écologiques et biologiques d’une forêt primaire.
Sept siècles… et commencer maintenant
Nos forêts européennes ont pour l’immense majorité été exploitées, transformées, découpées ou aménagées par les activités humaines.
L’association propose donc d’expérimenter le chemin inverse : laisser sur une très grande surface les processus naturels reprendre leur place.
L’ambition évoquée est de l’ordre de 70 000 hectares. Une échelle suffisamment importante pour permettre le retour d’un écosystème forestier complet, avec ses continuités écologiques, ses différentes espèces et, à terme, les grands animaux indispensables à son équilibre.
Mais sept siècles ne signifient évidemment pas qu’il faudrait attendre.
Le projet commence aujourd’hui.
Par la connaissance, la sensibilisation, la recherche scientifique, mais surtout par la construction patiente d’un dialogue avec les habitants, associations, citoyens, collectivités et institutions des territoires concernés.
Ni forêt vierge, ni nature sous cloche
L’un des points importants de l’entretien est précisément de sortir d’une opposition simpliste entre présence humaine et nature sauvage.
Une forêt primaire n’est pas nécessairement une forêt dont l’être humain serait exclu.
La question devient plutôt : comment habiter à proximité d’un espace dans lequel nous acceptons de ne plus tout exploiter, contrôler et rentabiliser ?
Cela ouvre des réflexions sur l’agriculture, la sylviculture, le tourisme, la recherche scientifique, les usages locaux, mais aussi sur nos imaginaires et notre rapport au vivant.
Biodiversité, eau, climat
Laisser évoluer une forêt sur une grande surface et sur le temps long permettrait de recréer des chaînes écologiques beaucoup plus complètes et de favoriser une biodiversité aujourd’hui fortement menacée.
La forêt joue également un rôle majeur dans les cycles de l’eau, la préservation des milieux humides, les sols ou encore la captation du carbone.
Mais Damien Saraceni et Soline Bouveau vont plus loin : derrière la question écologique apparaît celle de notre relation au vivant.
Pendant des générations, nous avons appris à regarder la forêt principalement comme une ressource économique.
Le projet propose d’explorer une autre possibilité.
Retrouver aussi une mémoire
Loups, ours, bisons, grands arbres multiséculaires…
L’Europe occidentale a elle aussi connu de vastes forêts anciennes et toute une faune dont nous avons aujourd’hui presque perdu la mémoire.
Cette disparition physique s’accompagne d’un effacement culturel : quand les paysages changent, nos références et nos imaginaires changent avec eux.
Faire renaître une forêt primaire devient alors aussi un travail de transmission et de mémoire.
Une expérimentation démocratique
L’un des aspects les plus intéressants du projet est peut-être celui-ci : personne ne peut décider seul d'un projet destiné à durer sept siècles.
L’association revendique donc une démarche de coconstruction entre salariés, bénévoles, adhérents, scientifiques et acteurs des territoires.
Elle compte aujourd’hui plusieurs milliers d’adhérents et cherche autant à construire une forêt qu’à inventer les conditions sociales permettant à un tel projet d'exister dans la durée.
Une exploration écologique, mais aussi humaine et démocratique.
Et une question finalement très simple nous est posée :
sommes-nous prêts à faire une place au vivant qui ne soit pas seulement celle que nous décidons de lui laisser ?
▶️ Voir notre interview de Soline Bouveau et Damien Saraceni.
Association Francis Hallé pour la forêt primaire — rencontre réalisée au Battement d’Ailes, à Cornil, en Corrèze.
Views: 1




