Soirée projection-débat à Chenailler-Mascheix : après un film d'alerte sur les coupes rases, l'ancien secrétaire général de l'ONF Jacques Descargues a décrit le basculement de nos forêts vers la « biomasse-carburant ». Compte rendu.
On les voit s'ouvrir dans le paysage depuis quelques années, sur les hauteurs du haut Limousin puis, désormais, jusqu'autour de Chenailler-Mascheix : les coupes rases. Cette pratique, qui consiste à abattre la totalité des arbres d'une parcelle d'un seul coup, était au cœur de la soirée organisée localement, autour d'un film réalisé par le réseau de la forêt limousine et l'association Carduelis, avec le soutien de l'association Canopée. Devant une salle bien remplie, l'invité avait de quoi parler en connaissance de cause : Jacques Descargues (ancien maire de Beaulieu sur Dordogne) a dirigé l'Office national des forêts comme secrétaire général pendant près de vingt ans, avant de rejoindre les rangs des collectifs qui défendent aujourd'hui les forêts au pays basque en particulier.
Son constat tient en une phrase : la forêt change de statut. Longtemps exploitée pour le bois de construction, le papier ou le chauffage domestique, elle est désormais regardée comme un gisement de carbone à extraire pour remplacer le pétrole et le gaz. « Dans les arbres, il y a du carbone, donc il suffit de l'extraire », résume-t-il pour décrire la logique à l'œuvre — qu'il juge à la fois simpliste et lourde de conséquences.
Des chiffres qui interpellent
En France, rappelle Jacques Descargues, les coupes rases représentent 50 à 60 000 hectares par an, soit déjà environ un dixième de l'exploitation réelle des bois. Or chaque hectare rasé libère environ 80 tonnes de carbone ; et lorsqu'on dessouche et travaille le sol pour replanter, on en relâche le double, le carbone étant davantage stocké dans le sol que dans les arbres eux-mêmes. À cela s'ajoutent la destruction brutale de la biodiversité — y compris, déplore-t-il, en pleine période de nidification — l'érosion des sols sur les pentes et la dégradation des paysages.
Le tableau est d'autant plus préoccupant que la forêt est elle-même fragilisée. L'intervenant cite l'effondrement récent du « puits de carbone » forestier français et une mortalité des arbres en forte hausse : les forêts, pourtant parmi les écosystèmes les plus résilients de la planète, ne parviennent pas à s'adapter à la vitesse du réchauffement climatique. Certaines régions sont déjà passées en bilan carbone négatif — leurs forêts émettent davantage de CO₂ qu'elles n'en captent — alors même que la politique nationale compte sur elles pour atteindre la neutralité carbone.
Du chauffage… au kérosène
Pourquoi ces coupes, alors ? D'abord, observe Descargues, parce qu'il n'y a presque plus de bûcherons : faute de main-d'œuvre, on exploite à la machine, et ces engins « ne font pas dans la dentelle ». Ensuite parce que la demande explose. Au chauffage par granulés industriels s'ajoutent désormais des usages inédits : carburant pour l'aviation, éthanol pour la route, charbon de bois industriel pour la sidérurgie ou les revêtements routiers.
Le territoire est directement concerné. À Guéret, en Creuse, le projet d'usine de granulés Biosyl prévoit de produire 85 000 tonnes de pellets — au prix, redoutent ses opposants, d'un prélèvement massif de feuillus. Plus au sud, dans les Pyrénées-Atlantiques où l'ancien forestier s'est aussi engagé, plusieurs projets industriels s'additionnent : E-CHO et son usine BioTjet à Lacq (bio-kérosène, 2 milliards d'euros), le projet Nacre (éthanol produit à l'aide de champignons et de levures génétiquement modifiés) et un projet de biochar à Garlin. Au total, plusieurs centaines de milliers de tonnes de bois par an seraient nécessaires.
Une politique nationale assumée
Ce n'est pas un hasard de calendrier, souligne Jacques Descargues : la Programmation pluriannuelle de l'énergie et la Stratégie nationale bas-carbone font explicitement de la biomasse forestière un pilier de la substitution aux énergies fossiles. Juridiquement, la forêt y est traitée comme une énergie renouvelable — alors que, rappelle-t-il, replacer dans le sol le carbone d'un arbre coupé demande plusieurs décennies. Brûler du bois aujourd'hui pour « décarboner » à l'horizon 2050 relève donc, à ses yeux, d'une contradiction de fond.
D'où son appel, en conclusion : face à un rapport de force très déséquilibré au niveau local, la mobilisation doit aussi se construire à l'échelle nationale. Les collectifs préparent une grande manifestation à Paris à l'automne, dans l'espoir de faire émerger ces enjeux dans le débat public.
Une chose est sûre, prévient-il : « les coupes rases ne font que commencer. » Raison de plus, pour les habitants de notre territoire qui les voient s'ouvrir sous leurs fenêtres, de s'informer et de prendre part au débat.
Questions réponses, échanges avec le public
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