Le mardi 18 novembre, à la salle Latreille de Tulle, l’association Les Enforestés de Tulle – pour des forêts vivantes en pays de Tulle organisait une conférence intitulée :
“Du bon usage de la libre évolution”, animée par Christian Barthoud.
La soirée a réuni un public venu questionner nos façons de gérer les forêts, entre sylviculture, protection de la biodiversité, changement climatique et place laissée – ou non – aux processus naturels.
La conférence est désormais disponible en vidéo (en fin d'article).
Qui est Christian Barthoud ?
Christian Barthoud est ingénieur forestier de formation.
Il a effectué la moitié de sa carrière au ministère de l’Agriculture, dans les services forestiers, puis l’autre moitié au ministère de l’Environnement, au cœur des débats entre :
- secteur forestier,
- services de l’État,
- associations de protection de la nature,
- instances européennes.
Il a notamment été :
- sous-directeur de la forêt,
- sous-directeur des espaces naturels,
- membre de l’Autorité environnementale nationale (2010–2017),
- président d’un groupe de travail du Comité français de l’UICN sur la wilderness et la nature férale,
- coordinateur d’un numéro spécial de la Revue forestière française consacré aux forêts en libre évolution.
Son intervention à Tulle mêle retour d’expérience, références scientifiques et regard critique sur la manière dont se construisent les politiques forestières et environnementales.
Qu’appelle-t-on “libre évolution” d’une forêt ?
Au fil de la soirée, Christian Barthoud précise ce qui se cache derrière ce terme de libre évolution :
- Il ne s’agit pas d’une forêt “sans humains” au sens absolu, mais d’une forêt sans interventions sylvicoles (pas de coupe, pas d’éclaircie, pas de travaux visant à orienter le peuplement).
- Ces forêts peuvent être très anciennes ou issues du reboisement naturel d’anciennes terres agricoles abandonnées.
- On parle d’un gradient de situations : l’histoire du lieu (occupations passées, anciennes fermes, pratiques sylvicoles, déprise agricole…) laisse des traces dans les sols et dans la composition du peuplement, parfois pendant des siècles.
La question centrale devient alors :
Que se passe-t-il quand on accepte de ne plus piloter la forêt et de laisser les processus écologiques suivre leur cours ?
Cette approche met en avant :
- les stades âgés et sénescents des peuplements,
- le bois mort et la décomposition,
- la biodiversité liée aux dernières phases de vie de la forêt, souvent minorée par la sylviculture traditionnelle.
Enjeux de biodiversité, d’échelle et de climat
La conférence aborde plusieurs niveaux d’enjeux :
- Biodiversité :
Une part importante des espèces forestières est dépendante des stades tardifs (vieux arbres, bois mort, gros volumes de matière en décomposition). La libre évolution est un outil pour maintenir ces habitats-là, aujourd’hui rares. - Échelles spatiales :
Les grandes ONG parlent souvent de surfaces de l’ordre de 10 000 hectares pour “cocher toutes les cases” : limiter les effets de bord, laisser jouer les processus à grande échelle, etc.
Mais Christian Barthoud rappelle qu’on observe déjà des choses très intéressantes sur des surfaces bien plus modestes :- petites réserves intégrales (100–150 ha),
- parcelles privées en libre évolution,
- et même… des morceaux de jardin laissés volontairement “à eux-mêmes”.
- Changement climatique :
La libre évolution est présentée comme un pari raisonnable : laisser certains peuplements évoluer sans intervention permet de voir apparaître des trajectoires nouvelles, des combinaisons d’espèces inattendues, des formes d’adaptation que l’on ne pourrait pas planifier.
À condition, insiste-t-il, de documenter ce qui se passe et de mettre les expériences en réseau.
Mots, peurs et conflits : un débat très humain
Une grande partie de l’exposé concerne la manière dont la libre évolution est perçue socialement :
- Les mots comme wilderness ou ensauvagement sont très chargés, peuvent faire peur ou être instrumentalisés.
- L’expression “libre évolution” a été choisie justement parce qu’elle est plus accessible et moins polémique, même si elle peut prêter à confusion (l’idée d’une liberté “totale” alors que les écosystèmes portent la mémoire des actions humaines passées).
Christian Barthoud revient aussi sur :
- le sentiment que “une forêt non gérée va partir en vrille”,
- l’argument économique (peur d’un impact sur la filière bois),
- les conflits de voisinage (forêt jugée “pas propre”, crainte des insectes, du feu, etc.),
- la polarisation croissante des débats publics, avec la montée des fake news et la disqualification rapide des travaux scientifiques.
Pour lui, un point est central :
La libre évolution est un type de gestion, pas une absence de gestion.
C’est un choix explicite de ne plus intervenir sylvicolement sur une parcelle, et de suivre ce qui s’y passe.
Questions du public : économie, incendies, outils juridiques, voisinages
La discussion avec la salle permet d’aborder concrètement :
- les intérêts économiques en jeu, réels ou supposés ;
- la question des risques d’incendie, notamment dans un contexte de réchauffement climatique ;
- la possibilité de petites surfaces en libre évolution (quelques hectares, voire moins) ;
- les conflits de voisinage et la question de l’acceptabilité sociale ;
- les Obligations Réelles Environnementales (ORE) comme outil pour inscrire ces choix dans la durée, au-delà des transmissions de propriété.
Vidéo de la conférence Forêts : "du bon usage de la libre évolution"
La conférence complète de Christian Barthoud à Tulle est disponible en vidéo ci-dessous.
Elle donne des clés pour comprendre pourquoi la libre évolution :
- bouscule certaines habitudes,
- intéresse fortement les scientifiques,
- questionne les politiques publiques,
- et ouvre un champ de possibles pour l’avenir des forêts, en Corrèze comme ailleurs.
👉 Vidéo en lecture ci-dessous.
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