Prise de parole de Lou B.
Prise de parole effectuée le 7 Mars 2026 sur le marché de Tulle par Lou, militante féministe et queer active au sein du Planning Familial, du Centre Alice Guy ainsi que du réseau SAFE
Demain c’est le 8 mars, la journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Aujourd’hui, je n’ai pas envie de prendre la parole pour rappeler des chiffres, des faits, des situations qui illustrent toute la violence et les inégalités que subissent les femmes et les minorités de genre. Toute cette réalité est connue et documentée et le fait qu’un certain nombre de personnes les minimisent ou inventent des contre-récits ne m’appartient pas. Aujourd’hui j’ai envie de pousser un coup de gueule. Ça fait presque trois ans que j’habite à Tulle, que je m’y suis découverte militante, que je participe à des actions féministes et queer, que j’investis énormément de temps personnel pour sensibiliser les enfants et adolescents à la prévention des violences sexistes et sexuelles. Presque trois ans qu’on souligne à quel point mes prises de paroles sont bien écrites et bien exécutées. Presque trois ans que je suis sollicitée pour participer à des actions.
En face de moi, je vois des gens qui m’écoutent, je vois des gens qui m’applaudissent. Et dans ces gens on trouve des hommes. Des mecs biens, qui votent à gauche, qui mangent bio et qui s’habillent dans des ressourceries. Des mecs qui m’adressent ensuite un sourire complice pour me signifier qu’ils trouvent ça bien ce que je fais.
Metoo c’était en 2017. Le choc, la sidération. On ne savait pas. 9 ans plus tard, les affaires de féminicides sont toujours aussi récurrentes. L’affaire des viols de Mazan et les dossiers Epstein illustrent que le phénomène des violences faites aux femmes, aux minorités de genre et aux enfants, ce n’est pas du fait divers mais bien de l’organisation sociale.
Récemment, sur les réseaux sociaux, le hashtag allmen est apparu, rapidement suivi du hashtag notallmen. Durs pour les mecs de sentir leurs comportements généralisés. “Après tout, je fais déjà la vaisselle et une lessive une fois par semaine, je fais ma part”.
La vérité, c’est que quand on intervient en milieu scolaire pour de faire de la prévention sur les questions des violences sexuelles, on se rend compte que malheureusement les discours masculinistes ont réellement pris de l'essor et que nombreux sont les adolescents déjà intoxiqués par des imaginaires et des idéaux de domination basés sur le contrôle du corps de l’autre et la démonstration de force. On se rend compte que la misogynie, l’homophobie et la transphobie (et toutes formes de discriminations) sont encore terriblement enracinées dans les têtes et qu’il y a encore tout à faire pour limiter le plus possible la propagation de ces idées.
Dans nos associations qui interviennent sur le terrain, combien est-ce qu’on trouve d’hommes parmi les bénévoles ? Aucun. Qu’est-ce que ça raconte ? Qu’en fait les hommes seraient uniquement dans de la posture mais qu’au fond, ils en auraient rien à battre de la question des violences sexistes et sexuelles ou bien qu’ils attendraient que ce soit aux femmes et aux minorités de genre de faire le boulot ? Et ça on le fait gratuitement l’immense majorité du temps. Ça ne sert à rien de pleurer sur la fascisation du pays si vous ne prenez pas votre part, si vous ne contribuez pas à créer un imaginaire masculin positif et enviable pour le transmettre ensuite aux enfants et aux adolescents.
Qu’est-ce qui a changé depuis Metoo en 2017 ? Les féministes ont la parole. On nous donne la parole. Ici à Tulle, vous, les hommes, vous m’écoutez deux fois par an, vous m’adressez un sourire complice et vous m’applaudissez ; et vous vous dites que vous avez fait votre part du boulot. Mais au fond rien n’a changé.
Nous, ce dont on a réellement besoin, ce n’est pas d’un sourire complice sur votre visage mais que vous preniez votre part. Que vous fassiez en sorte avec nous que le monde se construise plus sereinement, que vous fassiez en sorte que l’idéal de masculinité ne soit pas construit sur la violence, que vous fassiez en sorte que les jeunes garçons aient envie de devenir de bonnes personnes pour s’épanouir.
Le féminisme concerne tout le monde. Aussi les hommes. Tout le monde aspire à ce que ses enfants vivent le plus sereinement possible, personne ne veut apprendre qu’un proche ou une proche ait été victime d’une agression sexuelle. Je rappelle malgré tout deux chiffres, en France on estime que 10% des enfants sont victimes d’inceste et on sait qu’environ 90% des agressions sexuelles sont commises par un ou une proche, un ami ou une amie, un collègue ou une collègue. Les personnes qui instrumentalisent cette question pour pointer du doigt les étrangers sont abjects, ces personnes n’en ont rien à faire des victimes et surtout elles ne cherchent absolument pas à endiguer cette masse sourde de violence continue. La bonne nouvelle, c’est qu’on a la main sur ça et qu’on peut agir. Mais pour que les choses deviennent concrètes et palpables, il ne faut plus se contenter de nous afficher un sourire et de nous tendre le micro deux fois par an. Il faut franchir les portes de nos associations, il faut vous former avec nous et il faut prendre part à l’action. Vous savez où nous trouver. Alors je n’ai plus qu’un mot à vous dire : bienvenue !
L'audio des prises de parole du samedi 7 mars à Tulle
Prise de parole de Caroline C.
Caroline C. est cinéaste engagée, co-organisatrice du festival de cinéma "Changer la fin" à Tulle au mois de novembre.
Juste rappeler avant de dire ce texte que notre féminisme n’a de sens que s’il est radicalement antiraciste, anti-impérialiste, anti-colonialiste (donc antisioniste), contre la guerre. Et qu’il doit finir de rompre (une fois pour toutes) avec le féminisme libéral blanc civilisationnel, dont le fémonationalisme identitaire type Némésis ou sioniste type Nous vivrons sont des avatars. Rappelons avec fermeté que c’est l’aveuglement ou les angles morts de certaines qui en ont rendu possible la création et le déploiement. À l’heure du renouveau fasciste généralisé la déconstruction de nos biais blancs coloniaux n’est donc clairement plus une option et doit s’accentuer dans nos groupes militants.
Ne rien lâcher. Ne rien céder. Notre féminisme est et restera antifasciste !
Je me fais le relai de la voix de Louisa Yousfi donc (autrice et militante décoloniale, fervente soutien du peuple palestinien), dans ce texte qui date de ce jeudi 5 mars :
“Un beau jour, l’histoire nous donnera raison. Ce jour-là sera merveilleux pour des raisons très nobles : la Palestine sera libre, l’impérialisme américain aura été démantelé, l’Europe aura achevé son travail de décolonisation, et le sionisme ne sera plus que le nom d’une infamie reléguée dans les livres d’histoire. Mais il y aura aussi, des raisons plus petites, mesquines : nous repenserons à tous ceux qui ne nous croyaient pas, qui se montraient sceptiques devant nos convictions et nos luttes, qui ne voyaient pas l’évidence que nous voyions alors, qui trouvaient toujours matière à compliquer, à nuancer. On se souviendra de ces conversations où l’on nous disait, d’un ton raisonnable : "mais si la Palestine est libérée, les Palestiniens se vengeront des Juifs d’Israël ; ce serait une tragédie pour les Israéliens"… Et la belle âme ajoutait, avec une compassion étudiée : "je veux dire, je pourrais comprendre...". Nous répondions alors que penser cela, c’était supposer que les Palestiniens haïssent les Israéliens par nature, alors qu’ils haïssent surtout les colons qu’ils sont et la domination qui leur est imposée ; que l’histoire, lorsqu’on prend la peine de la regarder, montre plutôt que les peuples libérés savent faire preuve d’une miséricorde étonnante envers leurs anciens maîtres ; que les Français d’Algérie « massivement renvoyés dans des cercueils » n’étaient qu’un mythe raciste. Nous nous souviendrons de la manière dont nous continuions, malgré tout, à discuter calmement avec ces gens qui n’ont jamais vraiment imaginé que nous puissions être autre chose qu’une force de vengeance, une énergie destructrice tapie dans l’ombre. Des gens incapables de faire confiance à l’humanité des peuples du Sud, des Arabes, des musulmans. Des gens qui, à force de prudence morale, finissaient par expliquer que la tragédie devait continuer, parce qu’Israël était allé trop loin pour reculer sans payer un prix trop élevé. On se souviendra de ces moments où l’on se trouvait à deux doigts de comprendre que la personne en face de nous, très à gauche, très sensible, très raffinée, était en train de défendre, sans même s’en rendre compte, l’idée qu’il faudrait bien, d’une manière ou d’une autre, finir le travail. Une personne délicate soudainement transformée en monstre délicat, ce monstre que tu connais n’est-ce pas, hypocrite lecteur, hypocrite lectrice, qui me lit à présent et se demande si c’est bien de toi qu’il s’agit. Sache que si la question te traverse, c’est que tu connais déjà la réponse.
Au moment d’y repenser, sache toutefois que ce qui me reviendra avec le plus de dégoût, ce sera ma propre tenue dans ces conversations. Je me souviendrai de la manière dont j’ai refusé de te tendre le miroir de ce que tu disais vraiment. De la manière dont j’ai accepté de rester sur ton terrain, de faire semblant de croire à ses lois. Comme j’ai dit des choses prudentes et modérées. J’ai dit que, par exemple, on ne pouvait tout de même pas empêcher la libération d’un peuple qui était, factuellement, ici et maintenant, soumis à une entreprise d’anéantissement, simplement parce que, dans un futur imaginaire, ce peuple pourrait un jour vouloir se venger de ceux qui l’avaient détruit. J’ai parlé ainsi, comme si nous étions engagés dans un dialogue réel. Alors qu’en vérité une seule chose me traversait : l’impossibilité même de ce dialogue. L’abîme irréductible entre nous. Au fond, ce que tu ne comprenais pas, et que peut-être tu ne comprendras jamais, c’est que pour nous la Palestine n’attend pas d’être libérée comme on attend un verdict de l’histoire ou la réparation tardive d’une injustice. Elle ne dépend ni du calendrier des puissances ni du jugement des tribunaux du monde. Car, dans l’ordre où nous nous tenons, la Palestine est déjà libre. Libre selon une vérité que ce monde n’a jamais appris à reconnaître. Elle existe déjà dans une autre mesure du réel, dans une cosmologie où les peuples ne sont pas définis par la violence qu’ils subissent mais par la fidélité avec laquelle ils demeurent. C’est là que la Palestine tient déjà. Ce qui doit encore advenir, ce n’est pas sa libération. C’est seulement l’instant où ce monde-ci sera forcé de voir ce qui est déjà là. Et où toi, oui toi, tu comprendras trop tard que tu as passé tout ce temps à discuter l’existence même d’une chose qui, pendant que tu argumentais, persistait tranquillement sans toi.”

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